jeudi 27 novembre 2008

ANGLES D'ATTAQUE
Un film de Pete Travis
Avec Matthew Fox (Lost), Sigourney Weaver, Dennis Quaid, Forest Whitaker, William Hurt
Date de sortie : 19 mars 2008



Le film choral est une forme cinématographique qui en soi à une fâcheuse tendance à être, dans son concept, casse-gueule. Soit parfaitement maîtrisé, chaque personnage étant un élément thématique fort apportant à l'intrigue (Pulp Fiction par exemple) ou gentiment foiré comme lorsque l'ensemble du casting compose plus un groupe de seconds rôles que de véritables points d'encrages. Par chance, Pete Travis, le réalisateur d'Angles d'attaque, a réfléchi un minimum à tout ce qu'impliquait une multitude de protagonistes et offre, grâce à une forme narrative complexe, une osmose totale entre les personnages qui n'auront de cesse de se dévoiler, se révélant toujours un petit peu plus même si l'empathie qui les lie aux spectateurs doit être ébranlée. En déjouant certains pièges et en offrant un groupe de protagonistes riche, il retombe malheureusement dans certains clichés qui laisseront ce Vantage Point à l'état de film-concept un peu comme le Memento de Nolan, certes réussi et fort agréable, prouvant sans cesse la maîtrise de son réalisateur, mais qui ne pose pas le film comme une oeuvre à redécouvrir sans cesse : le genre de film que l'on voit une fois, l'intérêt ne reposant que sur l'éclaircissement, sans pour autant le considérer comme twist à proprement parler.

Angles d\'attaque

C'est donc dans une forme narrative construite volontairement décousue que Vantage Point prend tout son sens et marque les esprits. Le pitch, à la base, peut laisser présager le pire tant ses ficelles furent maintes et maintes fois reprises : un chef d'Etat se fait assassiner par un agresseur inconnu, qu'un terrible attentat rendra totalement impossible à appréhender. Les quelques survivants, de l'ancien garde du corps à la retraite à la journaliste antipathique vont tenter de mener l'enquête en temps réel pour que justice soit rendue. Une sorte d'épisode de 24 pour le grand écran en fait. Mais là où le réalisateur et son scénariste font fort c'est en éparpillant totalement l'intrigue, en la réduisant à une dimension humaine et non plus cinégénique, rendant chaque instant, chaque personnage comme un point de vue important, une pièce de plus dans ce puzzle. Il n'est donc absolument pas anodin que l'intrigue « clichée » nous soit totalement dévoilée dans les vingt premières minutes au travers d'écrans de contrôle : Sigourney Weaver, incarnant la réalisatrice d'une chaîne d'information, gère l'assemblage des plans filmés par ses journalistes sur le terrain : rien ne s'est encore passé et nous nous retrouvons spectateurs d'un évènement diplomatique important que viendront bientôt troubler cet assassinat et l'action terroriste. Témoins malgré nous d'un spectacle qui nous dépasse, tout comme il dépasse la réalisatrice, qui soudain perd tout contrôle sur une réalité qu'elle maîtrisait jusqu'alors, gérant le temps et l'espace par l'intermédiaire de ses pantins sur le terrain et de sa table de montage. Cette mise en abîme, qui n'est pas sans rappeler les thématiques DePalmiennes, sera pourtant le point de départ du film de Travis : la vérité, telle qu'on nous la montre tous les jours dans les média, n'est qu'une vue générale et n'est finalement absolument pas objective. Et seul le traitement au cas par cas permettrait de pouvoir se faire une idée de la véracité des faits.

Angles d\'attaque

Aussi, suite à cette introduction faite au travers des combos de la journaliste, les images se remontent d'elles-mêmes vingt minutes avant le point crucial, ce déferlement de terreur, autour duquel gravitent des personnages plus ou moins impliqués dans la résolution de l'enquête, l'ensemble d'Angles d'attaque fonctionnant sur cette formule consistant à revenir sur les vingt minutes avant le drame et les dix après. Et là où on se dit que l'on va vite finir par tourner en rond, le scénario nous montre le contraire, puisqu'à chaque point de vue, un regard différent est offert, créant un réel souci de jugement pour le spectateur qui ne sait plus trop sur qui il peut vraiment fonder sa confiance. Et c'est en ce sens que Vantage Point perd un peu de sa superbe : le film ne trouvant pas le temps de s'attarder longuement sur chaque personnage, sur chaque passé et chaque psychologie (comme l'avait fait Estevez avec son magnifique Bobby), on tombe vite dans des caricatures, que seuls les bons acteurs sauveront, Travis préférant se consacrer à la résolution pure et dure de l'enquête. Difficile donc de supporter les contrastes entre les qualités de jeu de Dennis Quaid et de Forest Whitaker (toujours aussi parfaits malgré le caractère « bidon » de leurs rôles, respectivement un garde du corps coriace et un touriste sympa sauvant les petites filles !) quand le petit jeune Matthew Fox cabotine un max et que le français Saïd Tagmaoui (méchant « officiel » du film !) n'a pas le temps de développer les réels motivations de son personnage plus que complexe. Tandis que la manipulation par rapport à l'intrigue fonctionne, le spectateur allant de surprise en surprise quant aux évènements, la position psychologique trop statique des personnages fait froid dans le dos par sa vision américaine de base : il y a les gentils et les méchants ! Et même le twist grotesque quant à la réelle nature d'un des intervenants, contredisant ces dernières lignes, tombe à plat tant sa démagogie est grotesque, l'Amérique se présentant maintenant comme un pays ouvert sur le monde et sur la paix (le meeting diplomatique est un accord pacifiste entre les USA et certains pays du Moyen-0rient) qui accepterait paradoxalement le caractère trouble de certains de ses membres. D'autant plus troublant quand Pete Travis insiste sur la vision non politique de son film... C'est peut-être pour désacraliser sa schizophrénie ambiante que Vantage Point se termine non pas sur une résolution incroyable mais sur vingt minutes d'action bourrine faisant définitivement tomber le film dans le divertissement efficace plutôt que dans un réel pamphlet sur les médias et leur manipulation : en cela, Angles d'attaque accomplit parfaitement son oeuvre, à la sortie aucune question ne persistant dans le crâne du spectateur, convaincu d'avoir enfin connu la vérité sans aucune envie d'avoir à fonder son propre jugement...
HARD CANDY
Un film de David Slade
Avec Patrick Wilson, Ellen Page, Sandra Oh
Durée : 1h43
Date de sortie : 26 Septembre 2006




hard candy


Hayley et Jeff se sont connus sur internet. Elle est une très belle adolescente de 14 ans, et lui un séduisant photographe trentenaire. C'est elle qui a suggéré d'aller chez lui pour être plus tranquille, elle qui a voulu qu'il prenne quelques photos, elle qui leur a servi à boire et a commencé à retirer ses vêtements. Lorsqu'il se réveille, Jeff est ligoté et Hayley retourne tout chez lui. What the fuck ?
L'idéal serait de découvrir ce film (stupéfiant) sans savoir de quoi il en retourne mais autant prévenir ceux qui oseraient s'y aventurer : âmes sensibles, fuir. Ce premier long-métrage de David Slade repose sur un sujet alléchant qui consiste à montrer ce qui se cache derrière les trompeuses apparences. Pour cela, il confronte deux personnages qui n'auraient jamais dû se rencontrer : une adolescente de 14 ans et un photographe de 32 ans. Contrairement aux produits horrifiques actuels qui misent sur l'efficacité immédiate et ne lésinent pas sur la surenchère, Hard Candy emprunte un sentier plus courageux et moins fréquenté en prenant sciemment le temps d'installer le contexte, de saisir les personnalités respectives, de laisser ces jeunes gens tomber dans le piège qu'ils sont en train de tisser discrètement. Puis, sans s'en rendre compte, c'est le retournement de situation : le dominant devient le dominé et ce qui s'annonçait comme une histoire d'amour impossible sirupeuse se mue en une intrigante affaire de vengeance au fer rouge.

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La suite du récit - qu'il serait criminel de dévoiler - emprunte la forme d'un huis clos et en épouse toutes les ambiguïtés. Au fil de la conversation musclée, on se rend compte que les perso possèdent des secrets et des faiblesses mais ils ne les révèlent que progressivement. Une bonne partie de l'action se déroule dans un appartement afin de renforcer cette sensation d'oppression. Comme rien n'est parfait, le film possède quelques stigmates communes aux premiers longs-métrages de jeunes réalisateurs issus du monde de la pub et du clip: des glissades formelles inopportunes (ralentis et accélérés inutiles qui desservent le propos) ou des références cinéphiles inutilement insistantes. David Slade va jusqu'à faire des tentatives métafilmiques (la fille imagine quelle actrice pourrait incarner son personnage si cette histoire servait un jour à la réalisation d'un film).

A un moment donné, un des deux personnages cite Polanski en prétextant qu'il a beau avoir été inculpé dans une affaire de pédophilie, cela ne l'a pas empêché de remporter un oscar. C'est certainement une référence au huis clos qu'il a réalisé (La jeune fille et la mort) où les abominations passaient là aussi par le discours et non l'illustration factuelle. Pourtant, ce qui réunit les deux protagonistes de Hard Candy se révèle mystérieux et, surtout, tordu. Le secret est habilement préservé pour n'être révélé qu'à la toute fin même s'il demeure quelques frustrations qui obligent le spectateur à proposer sa propre interprétation des événements. Passé quelques tics énervants, le film dévoile sa troublante nudité en se focalisant sans trop d'afféteries sur deux névrosés pas conformes à l'image qu'ils tentent de véhiculer (douce et rassurante). Ils sont interprétés par deux acteurs formidables: Patrick Wilson qui exprime bien la douleur et la détresse psy et surtout Ellen Page qui révèle une maturité exceptionnelle pour son âge dans des situations dures qu'elle assume sans rechigner.

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Mais Hard Candy doit surtout se voir comme un cousin éloigné d'Audition de Takashi Miike que ce soit dans l'inversion des rôles des prédateurs (celui qui est menacé n'est pas celui qu'on pense) ou la scène de torture (qui dure ici une bonne dizaine de minutes). Les deux films reposent par ailleurs sur les mêmes effets de gradation efficace et de poison doucereux : en simulant la neutralité pendant une longue exposition ; en se contentant d'enregistrer des faux sourires ou des regards concupiscents lourds de sens, le film entre progressivement dans le vif du sujet avant de faire très mal. La gente masculine sera certainement plus sensible aux scènes violentes parce qu'elle est la première concernée. Ça risque surtout de faire grincer des dents. Pendant tout ce temps, l'empathie du spectateur vacille : on ne sait pas très bien de quel côté se situer, ni même qui a raison ou a tort. Ce que l'on voit avant tout, ce sont des images douloureuses, des réparties cruelles et des souvenirs assassins qui anesthésient le cerveau ou remontent dangereusement à la surface. En filigrane, cette parabole sur les dangers des rencontres via Internet balance deux trois vérités qui font mal sur la solitude urbaine, le manque de communication, les ravages de l'imagination, la réalité derrière les fantasmes et la misère sexuelle.

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Que ce soit par économie de moyens ou par démarche par trop subtile, le réalisateur a compris que c'est en en montrant le moins que l'on peut faire imaginer le pire. La preuve, ça fonctionne très bien. Ainsi, il nous évite les sempiternels flash-back explicatifs pour laisser le trouble s'installer en nous. Longtemps. Jusqu'à la conclusion, douteuse et moralisatrice qui vient ternir le tableau. Qu'importe : cette expérience cérébrale et lymphatique qui peut dérouter ceux qui n'attendaient pas une telle tournure des événements aspire dans son malaise et hante durablement l'esprit après la projection. Histoire que les morsures laissent des traces.