USA, 1982 De Steven Lisberger Scénario : Steven Lisberger et Bonnie McBird Avec Jeff Bridges, Bruce Boxleitner, David Warner, Cindy Morgan, Barnard Hughes Photo : Bruce Logan Musique : Wendy Carlos Durée : 1h36
Dillinger, vice-président d’Encom, a gravi les échelons grâce aux jeux vidéo qu’il a dérobés à Flynn, programmeur de génie, et ancien salarié de la grande entreprise informatique. Avec l’aide de ses anciens collègues, Alan et Lora, Flynn s’introduit chez Encom pour pirater leur serveur et récupérer les fichiers qui prouveraient le vol de ses créations. Mais le Maître Contrôle Principal (MCP), super-logiciel intelligent d’Encom, utilise un laser expérimental pour numériser Flynn et l’envoyer au cœur du système informatique. Le jeune programmeur va devoir affronter le logiciel sur son propre terrain à l’aide de Tron, un programme de sécurité mis au point par Alan.
VIDEO KILLED THE RADIO STARS
Le début des années 80: l’informatique explose aux Etats-Unis. Steve Jobs et Bill Gates sortent de leurs garages et deviennent rapidement les symboles de la révolution informatique. Parallèlement, les jeux vidéo envahissent les fast-food et remplacent les flippers. Les salles d’arcade font leur apparition: tous les quarters des adolescents passent dans les bornes Pac-Man, Pong et Space Invaders. Ces événements quasi légendaires pour les hardcore gamers trouvent un écho dans la trame scénaristique de Tron. Tout un public est séduit par un film faisant du programmeur génial (et joueur invétéré) le premier protagoniste de son histoire: l'explosion du jeu vidéo a quasiment créé l'adolescent attardé devenu aujourd'hui un poncif psychologique. Tron s'empare du vidéoludisme et propose à son public un défi cinématographique révolutionnaire: représenter des acteurs réels dans un univers informatique artificiel. L’histoire ne suppose rien de moins que la création d’un jeu vidéo en trois dimensions, et nous sommes au tout début des années 80! Le recours à l’infographie s'impose comme un choix artistique essentiel. Le film doit être électronique, pour ne pas dire numérique: il proposera une vision originale de ce que devrait être un jeu vidéo vu de l'intérieur. Syd Mead (Blade Runner) et le grand dessinateur Mœbius seront les créateurs de ce monde virtuel, et produiront un design inédit et attractif où les formes circulaires prédominent (disques, cycles, etc.). À la fois pari artistique et défi technologique, le film ne ressemblera à rien, version hallucinée et libérale du cahier des charges "disneyen". Cette hybridité intrinsèque fait aujourd’hui de Tron un ovni cinématographique, tant il reste frais et dynamique, et s’avère par moments contemplatif et bizarroïde.
Principale curiosité du film: l’emploi de la rotoscopie, une technique consistant à superposer sur une prise de vue réelle une animation image par image. Elle impose des plans fixes correspondant aux décors dans lesquels ont été préalablement filmés les acteurs, soient des structures totalement noires sur lesquelles vont être plaqués les décors du monde électronique. La caméra doit rester fixe pour que le décor virtuel se superpose exactement sur chaque image. Le résultat est désespérément statique: les panoramiques et les travellings sont exclus quand les personnages se déplacent dans un décor. Pourtant, quelque chose se passe: les bruitages synthétiques et l’absence fréquente d’accompagnement musical créent un univers fascinant et étrange. Le charme de Tron tient beaucoup de ces explorations des personnages rebelles à travers le logiciel: une sorte de voyage initiatique aux résonances mystiques, où l’on boit littéralement l’énergie à une source. Quand la technique fait défaut, il y a toujours une idée pour y pallier. Ainsi, les "combats de gladiateurs" pour lesquels Tron est si célèbre ne sont pas une fin en soi. Ils sont certes des concepts visuels hautement jouissifs et spectaculaires (la palme va à la course de "moto lumières", à l’inventivité et au découpage inégalés) et contribuent au culte du film, mais ils ne masquent jamais la profondeur insoupçonnée de l’histoire.
A.I.
Il faut bien le reconnaître, les déboires des programmeurs dépossédés par la méchante multinationale ont tout du simple prétexte. L'intérêt du film est au-delà de cette piètre intrigue de techno-thriller (si l'on y pense forcément, War Games n'est sorti qu'en 1983). Seul importe le monde virtuel. Et ce qui s'y passe a tout d'une guerre de religion. Steven Lisberger passe son univers numérique à la peinture prophétique: les programmes croient en leurs créateurs/utilisateurs (les usagers), une croyance que combat le MCP. En tant qu'intelligence artificielle, il veut devenir Dieu à la place de l'Homme dans le cœur des programmes. Tron est un prophète, le juste combattant du dogme classique, le héraut des humains, signe d'harmonie électronique, grand éradicateur de bugs. Il deviendra même David combattant Goliath lors de l'affrontement final. Quant à Flynn, investi des pouvoirs divins de l'usager (ressuscitant les programmes, maîtrisant les véhicules), il devra reprogrammer le MCP maléfique de l'intérieur. Non, vous ne rêvez pas, il s'agit bien d'une production Disney destinée au jeune public (et la résolution se fera dans les règles, joyeuse et colorée). Mais Tron donne beaucoup plus que ça, il propose une exploration. On découvre une faune de programmes bigarrés entre deux affrontements, on traverse une mer de données sur un vaisseau solaire, le long d'un faisceau de données. Collines macroscopiques et particules composent un paysage psychédélique et hypnotique, qui rappelle le cinéma expérimental. Tron est un sort jeté à l'imagination, un trip cinématographique, un Disney sous acides. Prophète en son temps, il reste incroyablement unique: dans ses choix artistiques et technologiques, il a tout du film avant-gardiste.
USA, 2003 De Jonathan Mostow Scénario : John Brancato et Michael Ferris, d’après une histoire de John Brancato, Michael Ferris et Tedi Sarafian Avec Arnold Schwarzenegger, Nick Stahl, Claire Danes, Kristinna Loken, David Andrews, Earl Boen Photo : Don Burgess Musique : Marco Beltrami Durée : 1h49 Sortie : 06 Aoû
Le Jugement Dernier, prévu pour le 29 Août 1997, n’a jamais eu lieu. John Connor erre à travers le pays, gardant l’anonymat jusqu’à ce qu’un T-X, dernier modèle en date, ne soit envoyé dans le passé à sa recherche. Heureusement, un Terminator sera également là pour le protéger…
Il y a maintenant douze ans, James Cameron achevait son diptyque en allant plus loin que la conclusion du premier tome, abandonnant ses personnages dans un monde enfin débarrassé de la menace des machines. C’était sans compter sur la capacité d’Hollywood à faire renaître n’importe quelle franchise de ses cendres. Probablement plus que tout autre projet, Terminator 3 partait sur de bien mauvaises bases. Cameron était en froid avec les producteurs Mario Kassar et Andy Vajna, et ne souhaitait aucunement perpétuer la saga avec eux, malgré les supplications répétées d’Arnold Swarzenegger. Un autre réalisateur allait devoir succéder à l’auteur. Inutile de dire que les fans à travers le globe voyaient ça d’un mauvais œil. Comment cette suite apparemment vénale pourrait-elle s’avérer digne de l’œuvre personnelle de Cameron? Le choix des producteurs, après s’être intéressés à Ridley Scott, David Fincher, John McTiernan et Ang Lee (qui ont évidemment tous refusé), s’est porté sur Jonathan Mostow. Le réalisateur, certes classique mais efficace, n’était pas à proprement parler le choix le plus évident (surtout qu’il ne s’agit pas d’un auteur au même titre que les quelques personnes citées plus haut). La première surprise est de constater que Mostow ne souille pas du tout la saga. De plus, il fait appel au duo de scénaristes Brancato/Ferris pour remanier le script désolant de Tedi Sarafian (Tank Girl), et apporter ainsi un réel intérêt à ce nouvel épisode.
Pas un auteur, mais plus qu’un simple film maker inintéressant, Mostow parvient à se réapproprier le film. Se débarrassant des récurrences "cameroniennes", que ce soit dans l’esthétique (abandon de la tonalité bleue, propre aux deux premiers films) ou la thématique principale (la femme forte n’est plus), le réalisateur opte pour une ambiance globalement pessimiste. Les dominantes chromatiques s’orientent vers le rouge et le noir; entre le feu et la nuit, Mostow amorce le chemin vers l’apocalypse. Déjà en 1984, Terminator brillait par ses effets spéciaux, et la séquelle fut encore plus révolutionnaire. Ici, Mostow a eu le bon sens de ne pas se laisser aller à employer les toutes dernières avancées dans le domaine, et garde un style finalement assez cohérent avec les deux précédents opus. Le film est donc honorablement dépourvu de plans numériques trop voyants. Le spectateur averti parviendra peut-être à déceler les quelques images de synthèse, presque invisibles, insérées dans la sublime poursuite en voiture de la première partie du film. Véritable morceau de bravoure, cette scène d’action démesurée, où toutes sortes de machines (voitures, camions, Terminators) servent d’auto-tamponneuses, témoigne du talent purement fonctionnel du metteur en scène. Par un montage irréprochable, il insuffle un rythme haletant à ce spectacle démentiel. Néanmoins, outre cette séquence, Mostow peine à dynamiser sa première heure, où l’absence de Cameron se fait cruellement sentir. L’exposition s’avère longue et banale, et les seules trouvailles sont des gags qui auraient pu trouver leur place dans une parodie, tant le second degré est poussif. Pas réellement gênant (et même parfois amusant), l’humour reste un tant soit peu déplacé. Mais Terminator 3 est un film qui va en s’améliorant. En particulier grâce à une intrigue plus originale qu’on ne s’y attendait…
Le film porte son nom mais est-il réellement le personnage principal? Dans l’épisode original, le Terminator est le méchant. Il ne parle presque pas et c’est l’évolution de Kyle Reese et Sarah Connor qui importe. Dans Terminator 2, il est enfin au centre du métrage, et évolue au même titre que les autres protagonistes. Le director’s cut révèle d’ailleurs une scène primordiale, dans laquelle Connor mère et fils retirent la puce d’intelligence artificielle de la machine pour la réinitialiser, permettant ainsi au Terminator d’apprendre (entre autres des punchlines). Dans ce troisième chapitre, Arnold est de nouveau relégué au second plan. C’est John Connor qui traverse un processus de métamorphose. Lorsqu’on le retrouve après toutes ces années, il n’est plus le gamin odieux qu’on a connu, mais un héros déchu. Quelqu’un à qui on a répété depuis son plus jeune âge qu’il était destiné à devenir le sauveur de l’humanité, qu’il allait être le Messie. Le jour du Jugement Dernier n’est jamais arrivé. Durant la période qui sépare les deux films, on imagine John comme l’était sa mère dans le second volume, hanté par des visions apocalyptiques, conscient d’une fin certaine à venir. Il s’est éloigné des autres, vagabonde à travers les Etats-Unis et boit. Jusqu’à ce que son destin ne le rattrape. Et c’est précisément là qu’apparaît toute la logique du film qui inverse les données posées par Cameron. Là où son prédécesseur prônait l’optimisme et portait comme message les paroles "il n’y a pas de destin mais ce que nous faisons pour nous-mêmes", prononcées tour à tour par Reese, Sarah et à présent John, Mostow impose le destin comme une fatalité inéluctable. Connor ne veut plus devenir un grand chef militaire, car cela signifierait que des milliards de personnes devraient périr dans l’apocalypse. Il veut empêcher que cela n’arrive, bien qu’il ne puisse pas influer le cours de son destin. Terminator 3 effectue une légère relecture de l’archétype de l’Elu. Généralement, le protagoniste découvre son illustre destinée et l’accepte afin de vaincre, or ici Connor découvre un destin qui tarde à se réaliser. C’est seulement lorsqu’il s’avère réel, qu’il refuse finalement d’endosser son rôle. En ce sens, la conclusion du film est de toute beauté.
Autour de lui, figurent les autres personnages, moins intéressants, tel que celui de Claire Danes, mal écrit et mal interprété, et bien évidemment les deux Terminators. Si Arnold est égal à lui-même (les réminiscences de son meilleur rôle, les répliques jouissives...), le charisme du T-1000 fait légèrement défaut à cette nouvelle T-X. Mais elle s’avère néanmoins satisfaisante, en particulier lorsque les deux cyborgs se battent l’un contre l’autre, à grands coups de lavabos, ou se projetant violemment à travers les murs. Malgré quelques fautes finalement oubliables, on ne peut bouder son plaisir. Il faut aller outre l’absence de Cameron pour apprécier à sa juste valeur le travail de Mostow et de ses scénaristes. Ils ont su capter le potentiel tout en adaptant le sujet à leur guise. Si la courte durée du métrage traduit l’exploitation parfois insuffisante des personnages, elle n’handicape en rien l’un des meilleurs blockbusters de cet été. Au vu du final, un T4 n’est peut-être pas une idée des plus pertinentes, mais on ne peut s’empêcher d’en vouloir plus. Ayons confiance en Jonathan Mostow.
jeudi 27 novembre 2008
ANGLES D'ATTAQUE Un film de Pete Travis Avec Matthew Fox (Lost), Sigourney Weaver, Dennis Quaid, Forest Whitaker, William Hurt Date de sortie : 19 mars 2008
Le film choral est une forme cinématographique qui en soi à une fâcheuse tendance à être, dans son concept, casse-gueule. Soit parfaitement maîtrisé, chaque personnage étant un élément thématique fort apportant à l'intrigue (Pulp Fiction par exemple) ou gentiment foiré comme lorsque l'ensemble du casting compose plus un groupe de seconds rôles que de véritables points d'encrages. Par chance, Pete Travis, le réalisateur d'Angles d'attaque, a réfléchi un minimum à tout ce qu'impliquait une multitude de protagonistes et offre, grâce à une forme narrative complexe, une osmose totale entre les personnages qui n'auront de cesse de se dévoiler, se révélant toujours un petit peu plus même si l'empathie qui les lie aux spectateurs doit être ébranlée. En déjouant certains pièges et en offrant un groupe de protagonistes riche, il retombe malheureusement dans certains clichés qui laisseront ce Vantage Point à l'état de film-concept un peu comme le Memento de Nolan, certes réussi et fort agréable, prouvant sans cesse la maîtrise de son réalisateur, mais qui ne pose pas le film comme une oeuvre à redécouvrir sans cesse : le genre de film que l'on voit une fois, l'intérêt ne reposant que sur l'éclaircissement, sans pour autant le considérer comme twist à proprement parler.
C'est donc dans une forme narrative construite volontairement décousue que Vantage Point prend tout son sens et marque les esprits. Le pitch, à la base, peut laisser présager le pire tant ses ficelles furent maintes et maintes fois reprises : un chef d'Etat se fait assassiner par un agresseur inconnu, qu'un terrible attentat rendra totalement impossible à appréhender. Les quelques survivants, de l'ancien garde du corps à la retraite à la journaliste antipathique vont tenter de mener l'enquête en temps réel pour que justice soit rendue. Une sorte d'épisode de 24 pour le grand écran en fait. Mais là où le réalisateur et son scénariste font fort c'est en éparpillant totalement l'intrigue, en la réduisant à une dimension humaine et non plus cinégénique, rendant chaque instant, chaque personnage comme un point de vue important, une pièce de plus dans ce puzzle. Il n'est donc absolument pas anodin que l'intrigue « clichée » nous soit totalement dévoilée dans les vingt premières minutes au travers d'écrans de contrôle : Sigourney Weaver, incarnant la réalisatrice d'une chaîne d'information, gère l'assemblage des plans filmés par ses journalistes sur le terrain : rien ne s'est encore passé et nous nous retrouvons spectateurs d'un évènement diplomatique important que viendront bientôt troubler cet assassinat et l'action terroriste. Témoins malgré nous d'un spectacle qui nous dépasse, tout comme il dépasse la réalisatrice, qui soudain perd tout contrôle sur une réalité qu'elle maîtrisait jusqu'alors, gérant le temps et l'espace par l'intermédiaire de ses pantins sur le terrain et de sa table de montage. Cette mise en abîme, qui n'est pas sans rappeler les thématiques DePalmiennes, sera pourtant le point de départ du film de Travis : la vérité, telle qu'on nous la montre tous les jours dans les média, n'est qu'une vue générale et n'est finalement absolument pas objective. Et seul le traitement au cas par cas permettrait de pouvoir se faire une idée de la véracité des faits.
Aussi, suite à cette introduction faite au travers des combos de la journaliste, les images se remontent d'elles-mêmes vingt minutes avant le point crucial, ce déferlement de terreur, autour duquel gravitent des personnages plus ou moins impliqués dans la résolution de l'enquête, l'ensemble d'Angles d'attaque fonctionnant sur cette formule consistant à revenir sur les vingt minutes avant le drame et les dix après. Et là où on se dit que l'on va vite finir par tourner en rond, le scénario nous montre le contraire, puisqu'à chaque point de vue, un regard différent est offert, créant un réel souci de jugement pour le spectateur qui ne sait plus trop sur qui il peut vraiment fonder sa confiance. Et c'est en ce sens que Vantage Point perd un peu de sa superbe : le film ne trouvant pas le temps de s'attarder longuement sur chaque personnage, sur chaque passé et chaque psychologie (comme l'avait fait Estevez avec son magnifique Bobby), on tombe vite dans des caricatures, que seuls les bons acteurs sauveront, Travis préférant se consacrer à la résolution pure et dure de l'enquête. Difficile donc de supporter les contrastes entre les qualités de jeu de Dennis Quaid et de Forest Whitaker (toujours aussi parfaits malgré le caractère « bidon » de leurs rôles, respectivement un garde du corps coriace et un touriste sympa sauvant les petites filles !) quand le petit jeune Matthew Fox cabotine un max et que le français Saïd Tagmaoui (méchant « officiel » du film !) n'a pas le temps de développer les réels motivations de son personnage plus que complexe. Tandis que la manipulation par rapport à l'intrigue fonctionne, le spectateur allant de surprise en surprise quant aux évènements, la position psychologique trop statique des personnages fait froid dans le dos par sa vision américaine de base : il y a les gentils et les méchants ! Et même le twist grotesque quant à la réelle nature d'un des intervenants, contredisant ces dernières lignes, tombe à plat tant sa démagogie est grotesque, l'Amérique se présentant maintenant comme un pays ouvert sur le monde et sur la paix (le meeting diplomatique est un accord pacifiste entre les USA et certains pays du Moyen-0rient) qui accepterait paradoxalement le caractère trouble de certains de ses membres. D'autant plus troublant quand Pete Travis insiste sur la vision non politique de son film... C'est peut-être pour désacraliser sa schizophrénie ambiante que Vantage Point se termine non pas sur une résolution incroyable mais sur vingt minutes d'action bourrine faisant définitivement tomber le film dans le divertissement efficace plutôt que dans un réel pamphlet sur les médias et leur manipulation : en cela, Angles d'attaque accomplit parfaitement son oeuvre, à la sortie aucune question ne persistant dans le crâne du spectateur, convaincu d'avoir enfin connu la vérité sans aucune envie d'avoir à fonder son propre jugement...
HARD CANDY Un film de David Slade Avec Patrick Wilson, Ellen Page, Sandra Oh Durée : 1h43 Date de sortie : 26 Septembre 2006
Hayley et Jeff se sont connus sur internet. Elle est une très belle adolescente de 14 ans, et lui un séduisant photographe trentenaire. C'est elle qui a suggéré d'aller chez lui pour être plus tranquille, elle qui a voulu qu'il prenne quelques photos, elle qui leur a servi à boire et a commencé à retirer ses vêtements. Lorsqu'il se réveille, Jeff est ligoté et Hayley retourne tout chez lui. What the fuck ? L'idéal serait de découvrir ce film (stupéfiant) sans savoir de quoi il en retourne mais autant prévenir ceux qui oseraient s'y aventurer : âmes sensibles, fuir. Ce premier long-métrage de David Slade repose sur un sujet alléchant qui consiste à montrer ce qui se cache derrière les trompeuses apparences. Pour cela, il confronte deux personnages qui n'auraient jamais dû se rencontrer : une adolescente de 14 ans et un photographe de 32 ans. Contrairement aux produits horrifiques actuels qui misent sur l'efficacité immédiate et ne lésinent pas sur la surenchère, Hard Candy emprunte un sentier plus courageux et moins fréquenté en prenant sciemment le temps d'installer le contexte, de saisir les personnalités respectives, de laisser ces jeunes gens tomber dans le piège qu'ils sont en train de tisser discrètement. Puis, sans s'en rendre compte, c'est le retournement de situation : le dominant devient le dominé et ce qui s'annonçait comme une histoire d'amour impossible sirupeuse se mue en une intrigante affaire de vengeance au fer rouge.
La suite du récit - qu'il serait criminel de dévoiler - emprunte la forme d'un huis clos et en épouse toutes les ambiguïtés. Au fil de la conversation musclée, on se rend compte que les perso possèdent des secrets et des faiblesses mais ils ne les révèlent que progressivement. Une bonne partie de l'action se déroule dans un appartement afin de renforcer cette sensation d'oppression. Comme rien n'est parfait, le film possède quelques stigmates communes aux premiers longs-métrages de jeunes réalisateurs issus du monde de la pub et du clip: des glissades formelles inopportunes (ralentis et accélérés inutiles qui desservent le propos) ou des références cinéphiles inutilement insistantes. David Slade va jusqu'à faire des tentatives métafilmiques (la fille imagine quelle actrice pourrait incarner son personnage si cette histoire servait un jour à la réalisation d'un film).
A un moment donné, un des deux personnages cite Polanski en prétextant qu'il a beau avoir été inculpé dans une affaire de pédophilie, cela ne l'a pas empêché de remporter un oscar. C'est certainement une référence au huis clos qu'il a réalisé (La jeune fille et la mort) où les abominations passaient là aussi par le discours et non l'illustration factuelle. Pourtant, ce qui réunit les deux protagonistes de Hard Candy se révèle mystérieux et, surtout, tordu. Le secret est habilement préservé pour n'être révélé qu'à la toute fin même s'il demeure quelques frustrations qui obligent le spectateur à proposer sa propre interprétation des événements. Passé quelques tics énervants, le film dévoile sa troublante nudité en se focalisant sans trop d'afféteries sur deux névrosés pas conformes à l'image qu'ils tentent de véhiculer (douce et rassurante). Ils sont interprétés par deux acteurs formidables: Patrick Wilson qui exprime bien la douleur et la détresse psy et surtout Ellen Page qui révèle une maturité exceptionnelle pour son âge dans des situations dures qu'elle assume sans rechigner.
Mais Hard Candy doit surtout se voir comme un cousin éloigné d'Audition de Takashi Miike que ce soit dans l'inversion des rôles des prédateurs (celui qui est menacé n'est pas celui qu'on pense) ou la scène de torture (qui dure ici une bonne dizaine de minutes). Les deux films reposent par ailleurs sur les mêmes effets de gradation efficace et de poison doucereux : en simulant la neutralité pendant une longue exposition ; en se contentant d'enregistrer des faux sourires ou des regards concupiscents lourds de sens, le film entre progressivement dans le vif du sujet avant de faire très mal. La gente masculine sera certainement plus sensible aux scènes violentes parce qu'elle est la première concernée. Ça risque surtout de faire grincer des dents. Pendant tout ce temps, l'empathie du spectateur vacille : on ne sait pas très bien de quel côté se situer, ni même qui a raison ou a tort. Ce que l'on voit avant tout, ce sont des images douloureuses, des réparties cruelles et des souvenirs assassins qui anesthésient le cerveau ou remontent dangereusement à la surface. En filigrane, cette parabole sur les dangers des rencontres via Internet balance deux trois vérités qui font mal sur la solitude urbaine, le manque de communication, les ravages de l'imagination, la réalité derrière les fantasmes et la misère sexuelle.
Que ce soit par économie de moyens ou par démarche par trop subtile, le réalisateur a compris que c'est en en montrant le moins que l'on peut faire imaginer le pire. La preuve, ça fonctionne très bien. Ainsi, il nous évite les sempiternels flash-back explicatifs pour laisser le trouble s'installer en nous. Longtemps. Jusqu'à la conclusion, douteuse et moralisatrice qui vient ternir le tableau. Qu'importe : cette expérience cérébrale et lymphatique qui peut dérouter ceux qui n'attendaient pas une telle tournure des événements aspire dans son malaise et hante durablement l'esprit après la projection. Histoire que les morsures laissent des traces.